Autoarchivez pour les autres comme vous souhaiteriez que les autres autoarchivent pour vous  par Stevan Harnad, Chaire de recherche du Canada en sciences cognitives, l’université du Québec à Montréal

 

 

 

Les chercheurs font la recherche pour créer des connaissances pour que d’autres chercheurs puissent les utiliser pour accroître encore davantage ces connaissances ainsi que pour les appliquer à l’amélioration de la condition humaine. On paie les chercheurs pour faire la recherche, mais pas pour diffuser les résultats de leur recherche. Cette diffusion, les chercheurs l’offrent gratuitement : leurs articles de recherche ne leur donnent en effet droit à aucune redevance. C’est plutôt l’impact scientifique de leur recherche qui leur permet de gagner un salaire et d’obtenir du financement pour les recherches à venir, et qui leur confère prestige et distinctions.

 

L’« impact scientifique», c’est la portée de votre recherche pour la réalisation d’autres recherches. D’autres chercheurs lisent-ils vos résultats de recherche, les utilisent-ils, les citent-ils et les appliquent-ils ? Plus ils s’en servent, plus l’impact de votre recherche est important. Une façon de quantifier cette contribution est de compter le nombre de chercheurs qui utilisent votre article en les citant dans leurs propres articles.

 

Puisque les articles de recherche sont ainsi un peu comme des annonces publicitaires, dont la lecture et l’utilisation rapportent des bénéfices, et puisque les chercheurs mettent ces articles gratuitement à la disposition des autres, ne devrait-on pas conclure que tout obstacle qui limite leur accès nuit à la recherche, aux chercheurs et aussi à la société et aux contribuables qui subventionnent cette recherche et qui devraient pouvoir bénéficier de ses résultats ?

 

Ces obstacles existent cependant bel et bien. Les chercheurs et les universités doivent effectivement acquitter des droits d’accès, sous forme d’abonnement ou de frais d’utilisation, pour accéder aux revues où les résultats des travaux de recherche sont publiés, à défaut de quoi cet accès leur demeure dénié. Pourtant, les auteurs de ces articles ne tirent pas de revenus de ces droits d’accès et ne cherchent pas à en tirer. Au contraire, ils préféreraient carrément qu’il n’y ait aucun poste de péage séparant leurs œuvres de leurs utilisateurs éventuels bouchant leur impact potentiel.

 

À l’époque des publications imprimées, ces droits d’accès étaient inévitables, parce que les coûts d’impression et de distribution étaient réels et importants. Mais aujourd’hui, dans notre époque numérique, tout cela peut être accompli pour presque rien, sur le Web. Pourquoi les chercheurs devraient-ils toujours être privés de tout aspirant utilisateur dont l’institut de recherche n’a pas les sous pour payer les droits d’accès à la revue (il y en à 20 000 en tout!) dans laquelle paraît son oeuvre offerte? Pourquoi est-ce que tout cet impact scientifique est encore sacrifié, gaspillé, mort-né?

 

Ce n’est la faute de personne. Les éditeurs de revues scientifiques fonctionnent encore selon l’ancien système. Chaque revue est publiée à la fois en version papier et en ligne, et ceux qui en ont les moyens acquittent des droits d’accès élevés pour accéder à l’une ou l’autre de ces versions. Les autres catégories d’auteurs (les auteurs de livres, ou les journalistes) ne sont pas comme les chercheurs : ils veulent qu’on leur verse des redevances sur les ventes de leurs écrits et le système de droits d’accès leur convient parfaitement. Les articles de recherche constituent un cas particulier, minoritaire, infime et non représentatif du grand monde de l’écriture et de son économie.

 

 

Que doivent alors faire les chercheurs, qui ne désirent qu’une seule chose :  s’assurer que leur recherche ait l’impact maximal? Partout dans le monde, des droits d’accès empêchent les utilisateurs potentiels rattachés à des universités qui n’ont pas les moyens de les acquitter d’avoir accès à ces recherches. Les revues scientifiques sont très coûteuses et la plupart des universités n’ont pas suffisamment d’argent pour acheter une bonne partie des quelque 20 000 titres de revues scientifiques en circulation. Ce manque d’accessibilité se traduit par une perte d’impact scientifique, qui se traduit elle-même par une perte de productivité de recherche, de progrès, d’applications et de bienfaits à la société qui a subventionné la recherche.

 

Alors, si les éditeurs ne rendent pas la recherche accessible gratuitement sur le Web, pourquoi les chercheurs ne pourraient-ils pas le faire eux-mêmes ?  Ils ont tous des sites Web et ils produisent leurs articles scientifiques sous forme de fichiers électroniques. Pourquoi ne les afficheraient-ils pas sur le Web gratuitement ?

 

C’est cette fin que vise l’Initiative de Budapest pour l’ accès ouvert (IBAO; ou, en anglais, BOAI -- Budapest Open Access Initiative) -- http://www.soros.org/openaccess/fr/index.shtml . L’autoarchivage -- http://sophia.univ-lyon2.fr/boai/self-faq_fr.html-- constitue l’une des deux stratégies d’accès libre proposées par ce regroupement international de chercheurs de tous les domaines qui est en pleine croissance et qui est subventionné par le financier Georges Soros. Ce regroupement se donne pour objectif de rendre librement accessible en ligne l’ensemble des articles scientifiques à quiconque le désire. Pour autoarchiver un article scientifique, il suffit de le déposer dans les Archives Eprints (« tirages éléctroniqes »)  de sa propre université -- http://papyrus.bib.umontreal.ca/ selon une politique institutionelle : http://www.ecs.soton.ac.uk/~harnad/Temp/CV-enligne.html

 

Quant à la deuxième stratégie d’accès libre avancée par l’IBAO -- http://www.soros.org/openaccess/fr/faq.shtml - journals -- elle consiste en la création de nouvelles revues librement accessibles destinées à remplacer les revues payantes. Mais le remplacement de quelque 20 000 revues représente une tâche monumentale, c’est pourquoi il faudra probablement avoir recours en premier lieu à la stratégie d’autoarchivage.

 

En autoarchivant leurs articles dans les Archives Eprints de leur propre université, les chercheurs ne les rendent pas seulement librement accessibles à tous les utilisateurs potentiels de la planète (c’est en fait le seul véritable but de cette démarche), ils font aussi concurrence aux versions payantes vendues par les revues où ces articles sont publiés. Nul ne sait quelles seront les conséquences de cette concurrence. La version librement accessible et la version payante pourraient continuer de coexister indéfiniment : les chercheurs dont les universités ont les moyens d’acheter les versions payantes continueront de les utiliser, tandis que les autres se serviront des versions librement accessibles. Ou les versions librement accessibles pourraient faire chuter la demande pour les versions payantes. Ainsi, les revues seraient obligées de rationaliser leur production, de sabrer leurs coûts et de se transformer enfin en des revues librement accessibles.

 

Jusqu’à quel point les revues peuvent-elles rationaliser leur production ? Elles peuvent se délester de leurs versions imprimées, elles peuvent même se délester de leurs versions en ligne et laisser les Archives Eprints universitaires prendre entièrement soin de l’archivage et de la distribution des articles. Il y a toutefois une fonction essentielle qu’elles devront toujours accomplir : c’est de gérer l’évaluation des articles par un comité de lecture composé de pairs. Ces pairs, ce sont des spécialistes qualifiés qui évaluent les articles scientifiques avant leur publication pour vérifier s’il y a des erreurs, recommander des révisions et informer l’éditeur de leur conformité aux normes de qualité de la publication concernée. Surprise, tout comme les auteurs des articles scientifiques, ces pairs effectuent ce travail bénévolement ! La seule vraie dépense alors, c’est la gestion de l’examen effectué par le comité de lecture. C’est cette gestion que les revues doivent continuer d’assurer, parce que les chercheurs ne peuvent pas procéder eux-mêmes à cet examen et valider leurs propres travaux. Le contrôle de la qualité doit en effet toujours être confié à une tierce partie digne de confiance pour faire en sorte que la neutralité entre le chercheur et les membres du comité de lecture est maintenue.

 

La bonne nouvelle, c’est que le coût de gestion de l’examen d’un article par un comité de lecture est bien inférieur aux droits d’accès que paie, par article, l’ensemble des universités qui ont les moyens pour s’abonner à la revue où apparaît l’article en question. À lui seul, l’examen par le comité de lecture représente moins du tiers des droits d’accès qui font que seuls les utilisateurs rattachés à des universités ayant les moyens de payer ces droits peuvent profiter de l’impact de la recherche.

 

Une fois encore, la solution est claire. Quand, le cas échéant, les universités qui ont aujourd’hui des abonnements à ces revues n’auront plus à dépenser tout l’argent qu’elles consacraient au paiement de droits pour accéder aux résultats de recherche des autres universités, il leur sera facilement possible de payer aux éditeurs les coûts d’examen par des comités de lecteurs pour leurs propres sorties de recherche à l’aide des économies réalisées sur les droits d’accès. Les coûts essentiels seront donc défrayés et la recherche librement accessible. Tout ce qu’il faut, pour que cela se produise est la mise en œuvre d’un autoarchivage réciproque par les universités en vertu de la règle d’or : « Autoarchivez pour les autres comme vous souhaiteriez que les autres autoarchivent pour vous ».

 

Et même si les universités continuent de payer les mêmes abonnements aux revues scientifiques pendant de nombreuses années, l’autoarchivage mettra immédiatement à la disposition tous les chercheurs toutes les connaissances qu’ils créent afin que tout éventuel utilisateur puisse s’en servir pour accroître encore davantage la connaissance humaine et pour améliorer la condition humaine.

 

RÉFÉRENCES

 

Harnad, S. (2003) La « ciélographie scientifique » Une anomalie post-gutenbergienne.

Interdsiciplines.

http://www.ecs.soton.ac.uk/~harnad/Temp/cielographie.pdf

http://www.text-e.org/conf/index.cfm?ConfText_ID=7

 

Harnad, S., Carr, L., Brody, T. & Oppenheim, C. (2003) Mandated online RAE CVs Linked to University Eprint Archives: Improving the UK Research Assessment Exercise whilst making it cheaper and easier. Ariadne. http://www.ecs.soton.ac.uk/~harnad/Temp/Ariadne-RAE.htm

 

Lawrence, S. (2001) Online or Invisible? Nature 411 (6837): 521. http://www.neci.nec.com/~lawrence/papers/online-nature01/

 

Illustrations : Tim Brody

Software: Microsoft OfficeSoftware: Microsoft OfficeSoftware: Microsoft OfficeSoftware: Microsoft Office