Chapitre 13

Retour ˆ la tradition orale : Žcrire dans le ciel[1] ˆ la vitesse de la pensŽe

Stevan Harnad, Centre de neurosciences de la cognition, UniversitŽ du QuŽbec ˆ MontrŽal

 

 

 

 

Question de synchronisation

Comme disent les comiques, tout tient ˆ la synchronisation, mais dÕautres aphorismes ont aussi leur pertinence : Ō NŽcessitŽ est mre dÕinvention Ķ, Ō LÕappŽtit vient en mangeant Ķ (et lÕidŽe en papotant). Il nÕy a pas de monologues, il nÕy a que des dialogues ; la pensŽe est discursive, le discours dialectique, la communication interactive. Et tout cela se dŽroule en temps rŽel.

Mais nous bržlons les Žtapes, car de quoi sÕagit-il au juste ? Posons que les darwiniens en offrent une approximation raisonnable en disant quÕil ne sÕagit que de survie et de reproduction. DÕautres espces que la n™tre ont pourtant rŽussi ˆ survivre et ˆ se reproduire pendant des millions dÕannŽes sans prononcer un mot. La verbositŽ qui nous caractŽrise a donc, dÕune manire ou dÕune autre, formidablement dž renforcer notre facultŽ dÕadaptation pour gŽnŽrer un organe spŽcifique du langage (sinon le cerveau lui-mme, des zones cŽrŽbrales spŽcialisŽes), ainsi que la propension ˆ lÕutiliser ˆ cette fin pendant une bonne partie du temps que nous passons ŽveillŽs.

Avantage adaptatif du ou•-dire sur le t‰tonnement

Quel est lÕavantage adaptatif du langage ? Pour le mesurer, il faut le rapporter ˆ la compŽtition : ceux qui ne peuvent acquŽrir des connaissances par ou•-dire doivent en passer par les dures leons de lÕexpŽrience sensori-motrice directe, en procŽdant par t‰tonnements. Des simulations informatiques nous ont permis de dŽmontrer (Cangelosi et Harnad, 2001) que si les petites crŽatures virtuelles qui peuplent les mondes virtuels ont incidemment accs ˆ des descriptions symboliques de lÕapport de leurs semblables, elles survivent et se reproduisent beaucoup mieux que lorsquÕelles doivent sÕinstruire par t‰tonnements, ˆ partir de leurs propres expŽriences sensori-motrices. En situation de compŽtition Žvolutive, les Ō voleurs Ķ symboliques ont t™t fait de damer le pion de la survie et de la reproduction aux honntes Ō t‰cherons Ķ sensori-moteurs, obligŽs, pour apprendre, de sÕen remettre aux dures leons de lÕexpŽrience.

Certes, cette description nÕest pas celle dÕune stratŽgie Žvolutionniste stable, car une fois disparus tous ceux en mesure de dire ce quÕils savaient, personne ne peut plus voler son savoir ˆ quiconque et tout le monde doit recommencer ˆ faire les choses ˆ lÕancienne, en sՎchinant honntement ˆ la t‰che. Reste quՈ lՎvidence ce nÕest pas ainsi que cela fonctionne aujourdÕhui, puisquÕune grande part de notre savoir Đ sa quasi-totalitŽ, en rŽalitŽ Đ est recombinatoire. Il suffit de penser aux mots dÕun dictionnaire : chacun est dŽfini en fonction dÕautres mots. SÕinstruire ˆ partir dÕune dŽfinition est du vol symbolique, mais on ne peut pas considŽrer quÕil sÕagisse purement et simplement de vol (Harnad, 1990a) : certains de ces vocables, il a fallu les apprendre au moyen de lÕexpŽrience sensori-motrice directe, mais une fois ces mots Đ ces symboles ŽlŽmentaires Đ Ō ancrŽs Ķ directement gr‰ce ˆ la bonne vieille mŽthode de lÕhonnte labeur, tout le reste du dictionnaire (et de lÕencyclopŽdie et de nÕimporte quel autre type de texte Žcrit ou de rŽcit oral) peut en principe tre appris par ou•-dire Đ un ou•-dire recombinatoire, composŽ des symboles dŽjˆ directement acquis au moyen de lÕexpŽrience. (Ils existent dÕailleurs bel et bien, ces dictionnaires qui dŽfinissent un vocabulaire restreint et fixe Đ deux mille mots, voire moins Đ ˆ partir duquel il est possible de dŽfinir tous les autres mots de la langue : http://www.ecs.soton.ac.uk/~ggc01r/dict/.)

Mais voilˆ que nous venons de bržler deux fois plus dՎtapes en ne parlant ni des origines du langage ni mme de lÕapparition de lՎcriture. CÕest un des risques quÕil y a ˆ dŽrouler le raisonnement ˆ la vitesse de la pensŽe, quel que soit le moyen de production utilisŽ pour ce faire.

Savoir recombinatoire et altruisme rŽciproque

Revenons au monde virtuel : une compŽtition Žvolutionniste entre de purs voleurs symboliques (ils prennent sans  ancrage) et de purs t‰cherons sensori-moteurs (ils peinent pour  lÕancrage) serait marquŽe par lÕinstabilitŽ et se traduirait notamment par une constante oscillation Žvolutionniste entre voleurs et t‰cherons ; ds lors au contraire que les avantages complŽmentaires du vol et du labeur sont intŽriorisŽs par des crŽatures hybrides capables de ces deux comportements (ce que nous sommes), on obtient la combinaison optimale, marquŽe par la stabilitŽ. Le sens de ses premiers mots, lÕenfant commence par  lÕancrer directement, ˆ la dure, au moyen du labeur sensori-moteur direct, aprs quoi, en principe, il acquiert tout le reste en pratiquant le vol symbolique : en recombinant entre eux les symboles quÕil a dŽjˆ  ancrŽs, selon un procŽdŽ assez proche de celui utilisŽ pour les dŽfinitions du dictionnaire. Cette aptitude hybride, mi-sensori-motrice, mi-symbolique, prŽsente un net avantage par rapport ˆ lÕaptitude purement sensori-motrice. Pour le vŽrifier, il suffit de comparer la diffŽrence potentielle, en termes de temps, dÕefforts et de risques, qui sŽpare lÕexpŽrience directe par t‰tonnements de lÕexpŽrience par ou•-dire sÕagissant de la distinction entre aliments comestibles et toxiques (ou entre les dangereux prŽdateurs ˆ fuir absolument et les animaux assez inoffensifs pour quÕon puisse tranquillement continuer ˆ se nourrir en leur prŽsence).

Vous pensez cependant que  le ou•-dire non plus nÕest pas sans dangers ? QuÕÕil vŽhicule parfois de fausses informations ? CÕest vrai, et on ne peut jamais totalement exclure ce risque. Cela Žtant, il est ˆ peu prs sžr que le langage a ŽvoluŽ dans un contexte de liens familiaux et tribaux o chacun nÕavait que trs peu de motifs dÕinduire dŽlibŽrŽment en erreur ceux qui portaient les mmes gnes Žgo•stes que les siens. Et puis le langage est une forme dÕaltruisme rŽciproque : sauf si vous et moi sommes en concurrence pour une mme ressource non inŽpuisable, vous nÕavez rien ˆ perdre ˆ mÕindiquer, en toute honntetŽ, quels aliments sont ou non comestibles, quels animaux sont ou non des dangereux prŽdateurs ; qui sait si demain je ne pourrai pas, ˆ mon tour, vous apprendre une chose que vous ignorez. Aussi vaut-il mieux parler de Ō troc cognitif Ķ que de Ō vol Ķ ˆ propos de lÕavantage adaptatif confŽrŽ par le langage.

La tradition orale

La tradition orale est nŽe de cet altruisme rŽciproque. On peut y voir une forme de troc cognitif collectif et sŽriel ˆ la fois, par laquelle nous hŽritons du savoir de ceux qui le possdent dŽjˆ, tout en y ajoutant, en retour, ce que nous savons nous-mmes, ˆ tout le moins en transmettant ce que nous avons appris. CÕest gr‰ce ˆ la tradition orale que les bŽnŽfices du langage ont pu tre engrangŽs et ŽchangŽs entre membres dÕune mme gŽnŽration, et transmis qui plus est dÕune gŽnŽration ˆ la suivante.

Et la synchronisation dans tout cela ? Une synchronisation qui concerne non pas lՎcoulement du temps au fil des gŽnŽrations, mais la durŽe Ō en temps rŽel Ķ du discours Ō en ligne Ķ, autrement dit synchrone : le temps dÕou•r et de dire. La contrainte tenait en lÕoccurrence aux constantes temporelles de nos organes sensori-moteurs rŽceptifs et Žmetteurs. Diverses raisons que je nÕai pas le loisir de dŽtailler ici mÕinclinent ˆ penser que les vrais commencements du langage ne sont pas ˆ chercher dans le mode oral, mais bien plut™t dans la praxie des mouvements corporels, dans le geste et dans lÕimitation (Harnad, 2000). Reste que ce nÕest ni un rapport instrumental ni une ressemblance morphologique qui fait quÕun symbole est ce quÕil est. Le symbole est tel parce quÕon lÕutilise ˆ dessein Đ par convention commune Đ pour dŽsigner ce ˆ quoi il rŽfre. CÕest Ō lÕarbitraire du signe Ķ de Saussure : mme si le pouvoir de nommer a plus de chances dՐtre dÕabord dŽcouvert dans un contexte instrumental et imitatif, lÕinstrumentalitŽ et la mimŽsis finissent par devenir sans rapport aucun avec la dŽsignation par le nom, ˆ tel point quÕune fois repris par le discours symbolique le nom lui-mme pourrait tre en code binaire. En ce sens, le langage est en soi numŽrique.

Comme, de plus, ses vrais avantages ne tiennent pas ˆ la  dŽnomination, mais aux combinaisons et recombinaisons de cha”nes de mots en propositions servant ˆ dŽfinir ou ˆ dŽcrire dÕautres vŽritŽs, il fallait que le mode dՎmission et de rŽception optimal soit plus rapide et plus autonome que la gestuelle physique : il fallait pouvoir lÕutiliser lorsquÕon a les mains occupŽes, par exemple, ou pour sÕadresser ˆ un interlocuteur qui regarde ailleurs, ou pour communiquer dans le noir. Bref, une fois les avantages du langage dŽcouverts et exploitŽs, le mode oral Žtait le mieux ˆ mme de se spŽcialiser ˆ cette fin, et il nÕa pas manquŽ de le faire (Steklis et Harnad, 1976). Notre aptitude congŽnitale au langage est Žtroitement liŽe aux zones cŽrŽbrales de la parole et de lÕaudition (mme si elle nÕest sans doute pas totalement coupŽe de ses liens ancestraux avec la gestuelle, comme le prouvent aussi bien le langage des signes des sourds-muets que les divers langages gestuels spontanŽment crŽŽs au cours des sicles dans de nombreuses cultures).

Ladite spŽcialisation sÕest opŽrŽe au moyen de lÕŌ Žvolution baldwinienne Ķ. Nous ne naissons pas avec des capacitŽs linguistiques innŽes, codŽes de A ˆ Z dans nos cerveaux. Ë la naissance nous sommes incapables de parler et de comprendre parfaitement le franais ou le chinois. Nous naissons avec une prŽadaptation qui nous permet dÕapprendre trs vite ˆ parler, et avec une forte prŽdisposition ˆ nous en servir. LՎvolution nous a donc dotŽs de cerveaux qui ds la naissance sont Ō prŽparŽs au langage Ķ. (Nos simulations informatiques Đ ou lÕinterprŽtation que nous en donnons [Cangelosi et Harnad, 2001] Đ dŽmontrent que cette adaptation organique a ŽtŽ faonnŽe par les avantages symboliques spectaculaires du vol symbolique sur le labeur sensori-moteur.) Cet Žtat de prŽparation baldwinien est lui-mme progressivement faonnŽ par les bŽnŽfices quÕil confre relativement ˆ la survie et ˆ la reproduction, ˆ peu prs comme la forme de structures telles que les ailes, les nageoires, les yeux, les cĪurs est progressivement dŽterminŽe par les avantages adaptatifs qui lui sont liŽs.

La vitesse de la pensŽe

En devenant ainsi spŽcifiquement adaptŽ aux ŽlŽments matŽriels de lՎlocution et de lÕaudition, le langage a toutefois dž se mesurer ˆ certaines contraintes temporelles, sŽquentielles. Une seule image vaut parfois autant que mille mots, mais lÕimage se laisse apprŽhender dÕemblŽe, par maints processeurs visuels parallles, alors que les mots ne le sont que de manire sŽrielle, et ˆ la vitesse limitŽe de lՎlocution et de lÕaudition humaines. Il y a donc de bonnes raisons de croire que la vitesse de la pensŽe a, ˆ peu de choses prs, le mme ordre de grandeur que la vitesse du discours (Harnad, 1991). Certains dÕentre nous parlent peut-tre un peu plus vite quÕils ne pensent, dÕautres un peu plus lentement, mais lÕdŽcalage est rarement considŽrable. Comment le serait-il, dÕailleurs ? Si nous pensions beaucoup plus vite que nous ne parlons, chaque fois que nous essayons de formuler ˆ voix haute nos pensŽes, des tas dÕeffets dÕinterfŽrence, dont le travail de la mŽmoire immŽdiate, viendraient contrarier le discours. La vitesse de la pensŽe est par ailleurs soumise ˆ une autre contrainte, plus fondamentale peut-tre, ˆ savoir que le discours est interactif. Pour causer il faut tre (au moins) deux. Lˆ encore, mieux vaut donc que vous ne parliez pas plus vite que je ne comprends, et mieux vaut que je ne pense pas plus vite que je ne parle, car mes pensŽes ne sont pas les seules ˆ devoir rester en phase avec les mots que nous Žchangeons : cÕest aussi le cas des v™tres.

Bien que le stŽrŽotype de la tradition orale reste le rŽcit homŽrique en forme de monologue racontŽ (ou chantŽ) par le barde ou le trouvre devant un auditoire nombreux, captivŽ mais muet, il est plus rŽaliste, plus rŽvŽlateur aussi, de se la reprŽsenter primitivement sous forme de conversation, de dialogue o lÕinteraction cognitive Žtait bilatŽrale, synchrone en temps rŽel, o les informations ŽchangŽes prŽsentaient un bŽnŽfice pratique immŽdiat (et en dŽfinitive durable) pour lÕune au moins des parties, voire les deux. Tel fut le contexte pragmatique dans lequel le langage a acquis et dŽmontrŽ sa valeur adaptative, en mme temps quÕil a creusŽ la place quÕil occupe sans discontinuer dans nos cerveaux depuis cent mille ans. Ensuite seulement on sÕest mis au rŽcit et ˆ la fabulation.

De mme, la tradition orale ne tient sžrement pas sa valeur initiale ou primitive des rŽcits ˆ propos des anctres et de leurs prouesses. LÕavantage adaptatif Žtait forcŽment en rapport avec toutes ces questions pratiques, quotidiennes, liŽes ˆ la survie et ˆ la reproduction, o les informations apprises par ou•-dire minimisaient le temps perdu, les erreurs, les efforts et les risques quÕil y a ˆ devoir t‰tonner pour tout trouver par soi-mme Đ seul ou seulement par le biais de lÕobservation comportementale directe et de lÕimitation dÕautrui. En rapport Žgalement avec le stock toujours plus ŽtoffŽ de connaissances Đ la base de donnŽes, dirions-nous aujourdÕhui Đ oralement transmis de gŽnŽration en gŽnŽration.

La pensŽe interdigitŽe

Et en rapport avec le fait que deux ttes valent mieux quÕune, ou plus exactement mieux quÕune plus une, dans lՎventualitŽ o sinon chacune continuerait ˆ faire ce quÕelle fait toute seule. Dialoguer, ce nÕest pas seulement sÕinformer, Žchanger des informations existantes, cÕest aussi susciter et stimuler des idŽes singulires interdigitŽes qui, lˆ encore, auraient pu ne jamais surgir dans une tte solitaire. En ce sens, la cognition interactive peut crŽer de lÕinformation. Le langage est dŽjˆ recombinatoire : la combinaison des ressources de deux ttes en train de communiquer (interactivitŽ) ouvre un surcro”t de possibilitŽs trs supŽrieur ˆ la somme des parties lorsquÕelles pensent chacune dans son coin, comme des monades.

LÕactivitŽ de penser elle-mme Đ celle ˆ tout le moins qui est caractŽristique de lÕespce humaine Đ a sžrement ŽvoluŽ en mme temps que lÕactivitŽ de parole, non seulement pour ce qui est de son tempo mais aussi de sa nature sŽquentielle et recombinatoire. Et de son interactivitŽ. La pensŽe nÕest-elle pas largement un dialogue ( mme quand elle prend la forme dÕun monologue intŽrieur adressŽ ˆ un interlocuteur dont on se souvient ou quÕon imagine) ?

LÕinteractivitŽ nous est donc venue avec le territoire, tout comme le tempo de lÕinteraction et par consŽquent de lÕaction ; or, ce tempo interactif Žtait, grosso modo, celui de la parole. Peut-tre est-il possible de se rŽpŽter intŽrieurement un monologue mental, mais dans la vie quotidienne de nos anctres et dans lÕenvironnement qui Žtait le leur, le discours manifeste nÕavait sžrement rien dÕun soliloque.

Verba volant, scripta manent

Imaginez maintenant la chose suivante : et si le dialogue en temps rŽel nՎtait plus autorisŽ ? Les interactions orales ne seraient plus que des monologues unilatŽraux, tandis que les temps de rŽponse se prolongeraient un jour au moins, voire des semaines, des mois ou des annŽes. Il est peu probable que des crŽatures dotŽes du type de spŽcialisations cŽrŽbrales que nous avons acquises au cours de lՎvolution arrivent, volontairement ou non (et quoi quÕil en soit de la capacitŽ tant vantŽe ˆ remettre la satisfaction ˆ plus tard), ˆ se plier ˆ une forme de discours au mouvement si lent. Si la mŽmoire immŽdiate et les problmes dÕinterfŽrence nous ont empchŽs de penser ou de converser beaucoup plus vite que nous ne parlons, ˆ coup sžr la mŽmoire ˆ long terme et les problmes dÕinterfŽrence (pour ne rien dire des exigences pratiques immŽdiates qui Žtaient au dŽpart de la tradition orale) nous empchent de penser ou de converser beaucoup plus lentement que nous ne parlons.

Telle est pourtant la contrainte apparue il y a cinq mille ans avec lÕinvention de lՎcriture et de la tradition Žcrite. Voyons-en dÕabord les avantages, qui sont lŽgion. Verba volant, scripta manent : lՎcrit laisse une trace (potentiellement) permanente, il garantit la continuitŽ, permet de vŽrifier les faits, autorise la copie, son partage, la lecture asynchrone Ō hors ligne Ķ, etc. CÕest ˆ nÕen pas douter le texte qui a rendu la science et lՎrudition, sinon possibles, du moins beaucoup plus vraisemblables. On imagine mal comment cette entreprise collective, cumulative, autocorrectrice, systŽmatique et continue aurait pu dŽmarrer et se poursuivre en sÕappuyant sur la seule tradition orale.

DŽcalage de phase : lento subito

Mais lՎcrit a aussi eu un effet nŽgatif dramatique (passŽ sous silence ˆ cause de la tradition orale restŽe disponible pour le supplŽer, le complŽter, et de lÕabsence dÕune autre solution connue ou imaginable) sur la dimension temporelle, interactive du discours linguistique : il a instantanŽment transformŽ ce dernier en monologues asynchrones Ō hors ligne Ķ, loin des dialogues synchrones pour lesquels nos cerveaux et notre facultŽ de penser sont optimisŽs. Soit il le prive compltement de sa dimension interactive, soit il en rŽduit tellement lÕallure quÕil en fait presque une caricature de ce dont le cerveau humain est capable. LՎcrit est du discours asynchrone, pas plus en phase avec la vitesse de la pensŽe quÕavec la rapiditŽ de lÕinteraction mentale synchrone. (Le fait dÕavoir depuis si longtemps dŽjˆ lÕhabitude de tranquillement Žcouter les bardes nous raconter leurs histoires nous avait peut-tre, dÕune certaine faon, prŽparŽ  ˆ cette transformation abrupte.)

ƒtant donnŽ toutefois les immenses bŽnŽfices dont elle sÕaccompagne (et la permanence de la modalitŽ orale, toujours restŽe lˆ en parallle, en toile de fond), la capacitŽ ˆ lire et ˆ Žcrire est passŽe pour un avantage presque aussi pur, un progrs aussi rŽvolutionnaire que le langage lui-mme. Ce quÕelle fut dÕailleurs certainement, surtout lorsque lÕinvention de Gutenberg, mise au point il y a cinq sicles et demi, en a augmentŽ la portŽe dans des proportions incalculables. Il faut cependant noter que ni lÕinvention de lՎcriture ni celle de lÕimprimerie nÕont produit de changement organique compensatoire dans le cerveau. LÕune comme lÕautre sont des dŽveloppements purement culturels. De plus, de par sa nature mme, lՎcriture imposait, semble-t-il, de dissocier les interactions Žcrites asynchrones de la rapiditŽ et de la synchronie de la pensŽe communicante.

 LՎcriture cŽleste: accelerando poco a poco

Il en fut ainsi jusquՈ lՏre de lÕinformation Ō en ligne Ķ et lÕapparition de  ŌlՎcriture cŽlesteĶ (Ōla ciŽlographieĶ) (Harnad 1990b). Pour attirer maintenant votre attention sur des aptitudes relativement nouvelles que nous connaissons tous dŽjˆ fort bien, je dois lancer un appel que Schopenhauer nÕaurait pas dŽsavouŽ : essayons de retrouver tout ce que cela a dÕŌ Žtrange Ķ, comme si nous le rencontrions pour la premire fois, afin de discerner dans lՎcriture cŽleste des potentialitŽs cachŽes (et ˆ mon avis rŽvolutionnaires) que nous nÕaurions pas encore perues ou exploitŽes.

Le courrier Žlectronique est sans conteste un outil trs commode qui permet de gagner du temps et de lÕargent. En bonne logique, il a remplacŽ une bonne part du courrier postal Đ et nous a sans aucun doute incitŽs ˆ correspondre davantage, quand lÕancien mode nous poussait ˆ ne pas nous donner cette peine ou ˆ dŽcrocher tout bonnement le tŽlŽphone. Reste que le courrier Žlectronique nÕa sžrement pas remplacŽ les coups de fil comme il a remplacŽ le courrier traditionnel (Odlyzko, 2000). Pourquoi ? La rŽponse, Žvidente, ne tient pas simplement au confort de la conversation de vive voix, mais une fois de plus ˆ la synchronisation. Le tŽlŽphone est au plus prs du tempo primitif du discours en temps rŽel, celui auquel nos cerveaux Đ et la vitesse de la pensŽe Đ sont spŽcifiquement adaptŽs, celui pour lequel ils ont, pourrait-on dire, ŽtŽ optimisŽs. Le mode oral fonctionne en ligne (si lÕon me permet cette mŽtaphore paradoxale inspirŽe par son successeur), de faon synchrone, en temps rŽel, alors que lՎcrit est un mode Ō hors ligne Ķ, asynchrone, ne fonctionnant pas en temps rŽel.

Communication synchrone, communication asynchrone

Ce qui soustrait lՎcriture au temps rŽel, toutefois, ce nÕest pas le fait quÕelle sÕeffectue nŽcessairement hors ligne, puisquÕon peut fort bien taper sur un clavier en ligne. Cela Žtant, quiconque a essayŽ de pratiquer des interactions Žcrites en temps rŽel et en ligne sait quÕil y a de quoi devenir fou ˆ force dÕattendre que se matŽrialisent sur lՎcran les caractres tapŽs par lÕautre Đ sans compter les retours en arrire en temps rŽel pour corriger les fautes de typo. Mme si nous arrivions ˆ taper sans fautes aussi vite que nous parlons (ou si la Ō dictŽcriture Ķ ŽvoquŽe par Dan Sperber Žtait dŽjˆ suffisamment au point pour que les paroles que nous prononons puissent tre instantanŽment transcrites par Žcrit), ce ne serait toujours pas un moyen satisfaisant de communiquer linguistiquement en temps rŽel. Pas besoin de longuement rŽflŽchir pour comprendre que si vous et moi avions simultanŽment la possibilitŽ dÕutiliser la dictŽcriture en temps rŽel, nous ne nous amuserions pas ˆ regarder ˆ tour de r™le ce que lÕautre a Žcrit : nous passerions vite fait en mode audio et reviendrions ˆ la tradition orale, en laissant nos dictascripts respectifs effectuer leurs transcriptions instantanŽes, histoire, peut-tre, de revenir consulter ces dernires plus tard, Ō hors ligne Ķ.

Et pourtant, la possibilitŽ de communiquer en temps quasi rŽel avec le courrier Žlectronique, jointe ˆ la possibilitŽ dÕen conserver une trace permanente (un texte que lÕon peut, ensuite, retravailler hors ligne) nÕest pas tout ˆ fait non-interactive, elle non plus. Cela a sžrement ˆ voir avec le fait que le temps de rŽponse du courrier Žlectronique est incomparablement plus court que celui requis par tous les autres modes dՎcriture antŽrieurs (il nÕa eu quÕun seul vrai prŽcurseur : le peu maniable tŽlŽgraphe, actionnŽ par lÕintermŽdiaire quՎtait lÕopŽrateur et dÕun cožt trop prohibitif pour des Žchanges rŽpŽtŽs). Le cycle le plus rapide des Žchanges Žcrits est, comme on lÕa vu plus haut, dÕune journŽe au moins, et en moyenne il dure des jours, sinon des semaines. Si de surcro”t cet Žchange ne concerne pas simplement du courrier mais des textes publiŽs, lÕattente se compte alors en mois, voire en annŽes (et pas seulement ˆ cause du temps requis pour lՎvaluation par les pairs, mais des dŽlais inhŽrents aux techniques Ō gutenbergiennes Ķ de codage, de diffusion et de mise ˆ disposition des documents). En regard de ces dŽlais si peu compatibles avec la durŽe biologique, le potentiel de rotation des Žchanges en temps quasi rŽel du courrier Žlectronique commence ˆ devenir autrement intŽressant.

A tempo : allegro assai

Ë certains Žgards, dÕailleurs, le courrier Žlectronique condense le meilleur des traditions orale et Žcrite : tout en Žtant potentiellement presque aussi rapide que les Žchanges verbaux synchrones, il prŽserve la possibilitŽ de conserver une trace Žcrite et mŽnage si besoin un temps de rŽflexion Ō hors ligne Ķ entre les rŽponses, ce qui nÕest pas le cas du dialogue spontanŽ en temps rŽel. Il prŽsente une autre caractŽristique remarquable (qui lui vaut dՐtre appelŽ Ō  ciŽlographieĶ), ˆ savoir quÕun seul locuteur peut sÕadresser simultanŽment et en temps quasi rŽel ˆ plusieurs (en se rŽappropriant une caractŽristique depuis longtemps disparue de la tradition orale, o le barde racontait son histoire en temps rŽel ˆ un auditoire nombreux) : comme si le message Žlectronique venait sÕinscrire dans le ciel pour que tout le monde le lise. De mme que leur public Ō vivant Ķ inspirait aux bardes des prouesses de crŽativitŽ de plus en plus grandes, dans leurs Žlaborations en temps rŽel (toujours improvisŽes avec les moyens du bord) de la tradition orale, de mme les Ō Žcrivains cŽlestes Ķ dÕaujourdÕhui savent, lorsquÕils composent un texte (ou un commentaire sur un texte dÕautrui) et lÕenvoient ˆ une liste, que presque instantanŽment des tas dÕautres gens le liront et que certains leur rŽpondront (presque instantanŽment).

Citation/commentaire

LÕoptimisation la plus puissante du mode dՎcriture cŽleste, cet hybride Ō en ligne/hors ligne Ķ (mais potentiellement en temps quasi rŽel), tient peut-tre ˆ la capacitŽ quÕil offre de citer et de commenter (Harnad 1995 ; Light et al., 2000). La mŽmoire est un des facteurs de limitation du monologue verbal : si, lors dÕune conversation, vous gardez trop longtemps la parole pour que je puisse vous rŽpondre, je vais sžrement oublier en partie ce que vous avez dit, et en fin de compte ma rŽponse sera forcŽment moins prŽcisŽment ciblŽe quÕelle ne lÕaurait ŽtŽ si les morceaux de discours entre les interventions avaient ŽtŽ moins consŽquents. Cela Žtant, nous ne pensons pas toujours par courts morceaux, et si je vous avais coupŽ plus t™t, votre inspiration homŽrique aurait pu se tarir, ou bien vous vous seriez interrompu par courtoisie.

Le courrier Žlectronique nÕa pas ces contraintes de temps ou de durŽe (hormis le nombre dÕheures rŽel que compte une journŽe, ˆ quoi il faut ajouter lÕintŽrt, la qualitŽ dÕattention, la patience des lecteurs cŽlestes). En fournissant une trace Žcrite instantanŽe, il autorise cependant la citation ou le commentaire dans la rŽponse : il suffit dÕeffacer les parties quÕon nՎprouve pas le besoin de commenter, de recentrer lÕattention sur celles quÕon souhaite reprendre, de citer le passage pertinent pour le reprŽsenter comme contexte (lÕensemble du texte restant de toute faon potentiellement rŽcupŽrable, ˆ la fois en tant que contexte initial plus large et contexte de vŽrification). Le polyloque[2] post-gutenbergien se laisse aussi aisŽment retraduire en mode gutenbergien (cf. Hayes et al., 1992 ; Harnad, 1994 ; Harnad et al., 2000).

Les auteurs morts, les interlocuteurs vivants

Il y a par ailleurs quelque chose dÕintrinsquement trs conversationnel et trs interactif Đ trs proche, donc, de la tradition orale Đ dans cette possibilitŽ de citer et de commenter, qui vient en sus de lÕaccŽlŽration du rythme des Žchanges avec un ou plusieurs interlocuteurs rendue possible par le courrier Žlectronique et les forums du Web. Tenter dՎgaler la capacitŽ instantanŽe du traitement de texte numŽrique ˆ Ō capturer le texte Ķ  aurait eu un cožt prohibitif en terme de temps avec le mode gutenbergien, o les seuls choix sont de copier tout ou partie dÕun texte, de le retaper ou dÕeffectuer de vrais Ō coupŽs-collŽs Ķ. Gr‰ce aux interactions numŽriques sur des textes inertes (mme si leurs auteurs ont depuis longtemps disparu), cette capacitŽ instantanŽe ˆ citer et commenter peut mme restituer une part de lÕinteractivitŽ vivante de la tradition orale. Si lÕauteur est mort, lÕopŽration est assez unilatŽrale, certes, mais rien nÕempche en principe dÕautres lecteurs cŽlestes de prendre le relais interactif ; il est dÕailleurs rŽjouissant de poursuivre en temps quasi rŽel, devant un public contemporain et potentiellement aussi vaste que la population de la plante, un dialogue unilatŽral, peut-tre, mais vivant, avec un auteur depuis longtemps dŽfunt. (La pratique universitaire des notes de bas de page Žrudites, et la pratique aussi littŽraire que rhŽtorique qui consiste ˆ prŽsenter des idŽes sous forme dialoguŽe ou dialectique, annonaient avant lÕheure la puissance potentielle de la pratique de la citation et du commentaire en ligne, son ancrage dans la tradition orale et son interaction mentale quasi synchrone.)

La possibilitŽ de jouer devant un public trs nombreux nÕest dÕailleurs pas seule ˆ pousser un Žcrivain cŽleste ˆ la crŽativitŽ. Selon la thŽorie qui assimile lÕinventivitŽ humaine ˆ la provocation par une anomalie, ce nÕest ni lÕacquiescement ni la louange qui nous inspire et nous incite ˆ donner le meilleur de nous-mmes, mais les remises en question, les critiques, les problmes auxquels nous nous heurtons et que nos idŽes courantes semblent incapables de rŽgler. (En ce qui me concerne, les meilleures idŽes que jÕai pu avoir me sont venues sous lÕemprise dÕun Ō dŽsaccord crŽatif Ķ avec maints Žcrivains cŽlestes, alors que je les critiquais, les citais et les commentais en temps quasi rŽel.)

Le commentaire ouvert aux pairs

Il est toujours possible, bien sžr, que cette prŽdilection pour la dialectique cŽleste me soit particulire ou ne soit le fait que dÕune minoritŽ aussi peu reprŽsentative que moi-mme, mais quelques ŽlŽments tendent cependant ˆ me persuader du contraire. Il y a vingt-cinq ans, jÕai crŽŽ une revue ouverte aux commentaires informŽs, Behavioral and brain sciences (BBS), sur le modle dÕune publication lancŽe vingt ans plus t™t ˆ lÕinitiative de lÕanthropologue Sol Tax (1907-1995) et intitulŽe Current anthropology (CA). Autant que je sache, cÕest Tax qui est ˆ lÕorigine du concept formel du Ō commentaire ouvert aux pairs Ķ (open  peer commentary), lequel a Žvidemment eu des prŽcurseurs dans les symposiums, oraux ou Žcrits, du passŽ. CA sÕest rapidement imposŽe comme la revue la plus visible et la plus influente de son domaine scientifique, en grande partie parce quÕelle autorisait les rŽactions des spŽcialistes, et BBS a connu le mme sort : quelques annŽes aprs son lancement, elle avait un Ō facteur dÕimpact Ķ ˆ deux chiffres et devenait lÕune des revues les plus souvent citŽes dans les diffŽrentes disciplines quÕelle couvrait (les sciences comportementales et cognitives). Ses auteurs Žtaient impatients de consulter les rŽactions de leurs pairs et dÕy rŽpondre (au point quÕau fil des ans certains ont dŽlibŽrŽment affrontŽ ˆ quatre reprises au moins leurs critiques, comme ce fut le cas dÕun des codirecteurs actuels de la revue), ce qui suscitait ˆ chaque fois vingt ou trente opinions contradictoires de spŽcialistes du monde entier travaillant dans diffŽrentes disciplines, qui Žtaient publiŽes en mme temps que lÕarticle visŽ et les rŽponses de son auteur.

JÕy vois une preuve que le Ō dŽsaccord crŽatif Ķ nÕa pas de seule valeur reconnue pour ceux qui me ressemblent. Ce qui est remarquable, toutefois, est que lÕexpŽrience a eu lieu avant quÕon ne dispose du mode de communication optimal pour la mener ˆ bien ! Loin en effet dÕapprocher la quasi-synchronicitŽ de lՎcriture cŽleste, lÕouverture aux commentaires par les pairs de CA et de BBS sÕeffectuait ˆ lÕaide des vieilles techniques laborieuses et terrestres, sans rien de biologique, qui imposaient des mois de dŽlai entre la diffusion de lÕarticle cible, lÕenvoi des commentaires, de la rŽponse, et leur coŽdition finale. Cette forme de symposium Ō hors ligne Ķ, sŽquentielle, a et continuera sans aucun doute dÕavoir son utilitŽ et sa valeur. Pourtant, nÕest-ce pas aussi le temps que nous avons capitalisŽ ˆ partir de la possibilitŽ post-gutenbergienne de lancer dans le ciel la pratique du commentaire ouvert, en lui insufflant toute la vitesse et la puissance de la cognition et de la communication quasi synchrones ?

BBS a un petit cousin en ligne, Psycoloquy http://psycprints.ecs.soton.ac.uk/, en mesure dÕaccŽlŽrer la vitesse de la communication pour la rendre trs proche de celle de la pensŽe intercommunicante. Les auteurs se montrent cependant beaucoup plus rŽticents ˆ proposer leurs meilleurs travaux ˆ une revue exclusivement en ligne. Pourquoi ?

La peur de prendre son vol

QuÕest-ce qui nous arrte, surtout quand on sait que le nouveau mode de communication nÕest pas seulement dÕores et dŽjˆ disponible, mais dŽjˆ utilisŽ de manire informelle pour des Žcrits cŽlestes (si peu !), dans les innombrables surfaces ˆ graffiti dŽvolues ˆ des Ō poursuites triviales Ķ qui prolifrent dans le cyberespace (les groupes de Ō cyber tchatche Ķ) ? Je crois que ce qui retient ˆ lՎcart les pairs du royaume (la communautŽ des chercheurs) est le sentiment quÕil y a quelque chose de foncirement ŽphŽmre dans le nouveau mode de communication, car il nÕoccupe quÕune place virtuelle dans la rŽpublique idŽale des lettres. Ils craignent que les mots Žcrits dans le ciel sÕenvolent aussi sžrement que les paroles prononcŽes de vive voix.

Ce nÕest pas le seul facteur de retardement (dÕautres craintes, tout aussi infondŽes, concernent lՎvaluation par les pairs, le crŽdit universitaire et professionnel, les questions liŽes au droit dÕauteur, ˆ lÕantŽrioritŽ, au plagiat, le confort de la lecture en ligne, la surcharge dÕinformations, etc.), mais lÕinquiŽtude essentielle porte toujours sur lÕimmatŽrialitŽ apparente (la virtualitŽ) de lՎcriture cŽleste. Les bits numŽriques ne possdent tout simplement pas ce c™tŽ lapidaire rassurant quÕont toujours eu les objets terrestres tangibles.

LՎcriture cŽleste automatique

Ici, cependant, nous devrions pouvoir nous rapprocher de certaines de nos ressources biologiques innŽes : de mme que pour rassurer le patient frappŽ dÕalexie (mais pas dÕagraphie : capable de voir, il a perdu la facultŽ de lire et en dŽduit assez logiquement quÕil ne sait plus Žcrire), le neurologue doit lÕengager ˆ se lancer sans crainte dans lՎcriture automatique et lÕamener ainsi ˆ dŽcouvrir quÕen effet il peut toujours Žcrire (mme sÕil est incapable de lire ce quÕil vient de coucher noir sur blanc), de mme nous avons besoin que des vŽtŽrans riches de nombreuses heures de vol balaient nos inquiŽtudes[3] et nous poussent ˆ nous lancer sans crainte dans lՎcriture cŽleste automatique : ˆ citer et ˆ commenter dans de constants allers et retours nos lectures cŽlestes, tout en continuant pour le reste ˆ faire exactement ce qui depuis cent mille ans au moins vient si naturellement ˆ nos esprits douŽs de parole. Comme parler, comme se souvenir, penser est aprs tout une activitŽ entirement virtuelle ! Elle ne laisse pas de tŽmoignage tangible (mme sÕil y en a bien trace Đ dans nos ttes). Nous devons simplement apprendre ˆ nous fier aux traces figurant sur le Web de la mme manire que nous nous fions ˆ ce quÕil y a dans nos ttes, avec lÕassurance que lÕinformation sera toujours lˆ, accessible chaque fois que besoin, mme sÕil nous est impossible de littŽralement la toucher du doigt. En fait il nous suffit de produire le corpus numŽrique ; sa navigabilitŽ, sa prŽservation seront assurŽes par une nouvelle race dÕarchivistes et de conservateurs cŽlestes ŽquipŽs dÕoutils cosmonautiques. (Google a dŽjˆ ressuscitŽ un patrimoine dՎcrits cŽlestes courant sur vingt ans, ˆ partir des archives du rŽseau Usenet dont beaucoup pensaient Đ et quelques-uns espŽraient Đ quÕelles sՎtaient ˆ jamais volatilisŽes dans lՎther. Les pŽriphŽriques meurent mais les bits perdurent !)

Il ne faut pas non plus sous-estimer la puissance impressionnante des recherches boolŽennes sur un index inversŽ : elles peuvent traquer le moindre mot du moindre texte cŽleste. Google couvre plus de trois milliards de documents et il est dŽjˆ dotŽ dÕune capacitŽ de recherche et de rŽcupŽration des informations Đ Žtendue (potentiellement) ˆ lÕensemble des connaissances humaines sans exception Đ qui non seulement est bien supŽrieure ˆ celle de nÕimporte quel cerveau humain, mais qui par la magie du clavier met le citoyen lambda sans formation particulire en mesure dՐtre aussi bien informŽ que lՎrudit dÕantan (papivore), et sur nÕimporte quel sujet. CÕest sur cette capacitŽ virtuelle ˆ chercher et trouver que nous devons apprendre ˆ compter, au moment de propulser nos jeunes cerveaux dans la galaxie post-gutenbergienne.

Le libre accs

La dernire habitude papirocentrique avec laquelle il nous faut rompre touche ˆ lÕidŽe que les Žcrits cŽlestes doivent ˆ jamais tre sŽparŽs de leurs lecteurs, commentateurs et utilisateurs potentiels par des barrires de pŽage (Harnad, 2001). Si ces dernires continueront sžrement dÕexister pour les textes cŽlestes entrant dans un cadre commercial (donnant lieu ˆ des droits dÕauteur, des honoraires, un salaire), elles sont dŽjˆ obsoltes  en ce qui concerne les textes uniquement Žcrits (dans les publications ouvertes ˆ lՎvaluation par les pairs) ˆ des fins  de lÕusage et de lÕimpact scientifique. Les barrires de pŽage qui bloquent lÕaccs ˆ ces textes leur sont (et leur ont toujours ŽtŽ) aussi profitables que seraient des telles barrires  ˆ la publicitŽ commerciale ! (Imaginez quÕon fasse payer aux consommateurs potentiels le droit de voir la pub Ō Ambre solaire Ķ tracŽe tous les ŽtŽs dans le ciel de nos plages par des avions publicitaires !)

Question de temps

Il y a toutes les raisons de croire que nos ttes  locuteures et leurs esprits intercommunicateurs seront incomparablement plus fŽconds une fois que ces cycles itŽratifs et relaxes qui, ˆ lՏre gutenbergienne, ont permis la crŽation et lÕaccumulation des connaissances humaines, auront retrouvŽ dans la galaxie post-gutenbergienne, gr‰ce ˆ lՎcriture cŽleste, la vitesse de pensŽe de lՉge de pierre. Tout tient ˆ la synchronisation. Et ce nÕest quÕune question de temps pour quÕon en recueille les fruits.

RŽfŽrences

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Harnad, S., Interactive cognition : Exploring the potential of electronic quote/commenting. In Gorayska, B. et Mey, J.L.  (ed.), Cognitive technology: In search of a humane interface. Elsevier, 1995 : p. 397-414 : http://cogprints.soton.ac.uk/documents/disk0/00/00/15/99/.

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[1] LÕexpression Ō skywriting Ķ est intraduisible en franais. Elle renvoie ˆ lՎcriture tracŽe par les avions dans le ciel.

[2] Ō Pluriloque Ķ aurait ŽvitŽ le barbarisme, cÕest vrai, mais le terme, moins mŽlodieux, est aussi moins en homologie avec Ō soliloque Ķ. Et de mme que la beautŽ de la distinction entre le gothique echt et lÕersatz du gothique (le pseudo-gothique universitaire) est vouŽe, dit-on, ˆ dispara”tre au fil des sicles, de mme la distinction entre les crŽations sŽmantiques purement latines ou hellŽnistiques et les hybrides philistins a disparu des mŽmoires (en mme temps que le grec et le latin classiques cessaient dՐtre ŽtudiŽs). Quoi quÕil en soit de lÕavancŽe Žvolutionniste quÕa pu reprŽsenter le langage lui-mme, ds lors quÕil sÕagit de la forme et non plus du contenu, esthŽtiquement parlant tout va de mal en pis et lÕignorance et lÕerreur triomphent toujours ; du moins est-ce lÕimpression quÕont forcŽment les passagers montŽs avant nous, pendant leur bref  sŽjour ˆ nos c™tŽs lors de ce voyage qui nous amne ˆ dŽvaler la pente entropique.

[3] Ō [ta dŽcouverte] ne peut produire que lÕoubli de ce quÕelles savent dans les ‰mes de ceux qui auront appris ˆ lÕutiliser. [Parce quÕils auront foi dans lՎcriture] ils nÕexerceront plus leurs mŽmoires : se fiant ˆ ces empreintes extŽrieures, Žtrangres, ils ne chercheront plus ˆ se ressouvenir du dedans et du fond dÕeux-mmes. Tu as trouvŽ le moyen, non point dÕenrichir la mŽmoire, mais de conserver les souvenirs. Tu donnes ˆ tes disciples la prŽsomption quÕils ont la science, non la science elle-mme. Ils entendront bien des choses sans en apprendre aucune, ils sÕimagineront devenus trs savants, et ils ne seront pour la plupart que des ignorants de commerce incommode, des savants imaginaires au lieu de vrais savants. Ķ (Platon, Le Phdre, 275 a-b, passage sur la dŽcouverte de lՎcriture tel quÕil est citŽ dans Odlyzko, 1997.)

Il nÕest peut-tre pas compltement injustifiŽ de penser que, pour de jeunes enfants, le fait de sÕen remettre ˆ lÕordinateur pour se documenter risque dÕaltŽrer les capacitŽs personnelles ˆ faire appel ˆ la mŽmoire, tout comme le fait de sÕen remettre ds le plus jeune ‰ge aux calculatrices pour effectuer des opŽrations arithmŽtiques risque en effet dÕaltŽrer les capacitŽs ˆ calculer et, plus largement, les capacitŽs conceptuelles. Le remde consiste bien sžr ˆ ne pas laisser les enfants devenir dŽpendants de ces ressources non biologiques parce quÕils les utiliseraient ˆ un stade trop prŽcoce de leur dŽveloppement. De la mme manire, ce serait probablement une bonne stratŽgie pour lՎducation de la petite enfance que de bannir le Ō zapping Ķ dÕun hyperlien ˆ lÕautre, afin de laisser dÕabord se dŽvelopper la capacitŽ ainsi que la motivation ˆ lire et ˆ comprendre un texte discursif de bout en bout. Cela deviendra aussi naturel que dÕapprendre aux enfants ˆ Žcouter ce quÕon leur dit au lieu de systŽmatiquement couper la parole Đ ou ˆ marcher tout seuls au lieu de se faire porter dans les bras ou conduire en voiture. Une fois atteint lՉge adulte, le fait dÕutiliser des moyens de transport rapides ne menace plus la capacitŽ ˆ dŽambuler par ses propres moyens (mme si, incontestablement, les fonctions biologiques qui ne sont pas utilisŽes au cours du cycle de la vie finissent plus ou moins par se sclŽroser).